| Citation: | Leneden,
Quand tu recevras cette lettre, il sera trop tard pour moi. Je serai depuis plusieurs semaines en haute mer, là où aucun navire ne va plus; et si les vents ne m'ont pas poussé vers les rivages désertiques et glacés du Fjord Hurlant, alors je serai attiré vers le grand Maëlström, où je trouverai peut-être enfin la paix. N'essaie pas de me retrouver, tu connaîtrais le même sort que moi et ce n'est pas ce que Mère aurait voulu pour nous deux, tu le sais. En fait, considère dès à présent que je suis mort, c'est la seule chose à faire.
J'aurais beaucoup de choses à te dire, mais le temps et la place me manquent pour le faire, alors j'irai à l'essentiel. Ce n'est pas pour t'annoncer ma fin que j'ai fait envoyer cette lettre. Tu vas trouver ça gonflé de ma part, mais j'ai une faveur à te demander. Je sais que tu seras déjà bien bouleversé à ce stade de ta lecture, mais s'il te plaît, lis jusqu'au bout et fais ce que je te demande. Ce sera ma dernière requête, et qui sait ? Peut-être que cela donnera un nouveau sens à ta vie. Tu me dois bien ça.
Je voudrais que tu prennes contact avec l'Ordre auquel j'appartenais. Tu sais certainement à quelle porte frapper, toi qui a suivi mon ombre pendant si longtemps. Demande à parler à l'un de ses membres. Peu importe lequel. Montre-leur cette lettre, ils sauront que c'est moi qui l'ai écrite. Tu ne le comprends pas pour l'instant, mais ils ont été ma seule famille pendant ces dernières années, après presque une décennie d'errance solitaire, d'une guerre à l'autre. Ils ont pris soin de moi plus que je ne le méritais.
Je veux que tu veilles sur ce qui reste d'eux. Leur cause est juste, et leur âme valeureuse. Défends-les au péril de ta vie; c'est ce que je te demande. Puissent-ils t'accepter parmi eux comme ils l'ont fait pour moi, et alors toi aussi, tu connaîtras la joie, l'aventure, le danger parfois, ainsi que le rire en leur compagnie.
Je sais que nous n'étions plus en bons termes depuis longtemps. Tu n'as jamais accepté que j'aie renoncé à servir Elune en tant que prêtre, tu n'as pas non plus accepté que j'aie choisi de vivre parmi des humains à une époque où nous n'y étions pas obligés. Je ne t'en veux pas d'avoir voulu me le faire comprendre, même par la manière forte. Qui sait... Aujourd'hui, je me demande si ce n'était pas toi qui avait finalement raison. Mais qu'importe : cela ne peut plus rien changer. Fais simplement ce que je te demande, rejoins l'Ordre pour moi, et je considèrerai que nous sommes réconciliés.
J'ai couvert de honte notre nom, et je m'en vais en te laissant la charge de réussir là où j'ai échoué. Je finis par croire ce que tu disais la dernière fois, petit frère. Je suis vraiment un imbécile, un imbécile doublé d'un lâche. Pardonne-moi.
Kaeril |
Leneden avait cru sentir sa vie s'arrêter lorsqu'il avait reçu cette lettre. Depuis, il avait parcouru toutes sortes de paysages, traversé toutes sortes de champs de bataille, il avait travaillé pour de nombreuses personnes et en avait tué autant d'autres, occupant ses journées par tout ce qui était prétexte à ne pas penser; le soir venu, il se retrouvait seul dans une taverne, toujours la même, où il remplaçait la douleur de son chagrin et de sa résignation par l'ardeur du whisky qui réchauffait sa gorge. L'Elfe laissa ainsi le temps et l'alcool travailler sur sa raison; au vingtième jour exactement, il se décida à agir.
Ainsi qu'il était écrit, il se présenta donc au bureau de recrutement de l'Ordre des Trois Blasons, avec la lettre dans une main. Il se doutait qu'on n'aurait pas oublié le tort qu'il avait pu causer, aussi resta-t-il en retrait sur le pas de la porte, prudent et circonspect vis-à-vis de la réaction qu'on lui opposerait. Il tendit le papier sans commentaire superflu et ne se présenta même pas; tout juste murmura-t-il, quand la lecture fut terminée, quelque chose qui signifiait en substance :
"Et maintenant, on fait quoi... ?"
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